Portrait de Jessica Rassy
Chronique Jeunesse
Jessica Rassy

Expertise infirmière en péril : qu’adviendra-t-il des infirmières en pratique avancée?

Publié le 30 mars 2017

Avec la réorganisation du système de santé, certains rôles essentiels des soins infirmiers semblent être grandement touchés, surtout en ce qui a trait à la pratique infirmière avancée.

Dans cette chronique, j’ai choisi de mettre en lumière une situation qui me préoccupe beaucoup : l’avenir du rôle des infirmières et infirmiers détenant une maîtrise en sciences infirmières. Selon l’Association des infirmières et infirmiers du Canada (2008) :

« La pratique infirmière avancée est une expression générale décrivant un niveau avancé de la pratique des soins infirmiers cliniques, qui maximise l’utilisation de connaissances acquises aux études supérieures, d’un savoir infirmier approfondi et d’une compétence confirmée au service des besoins de santé des personnes, des familles, des groupes, des communautés et des populations dans le domaine de la santé. (p.10) »

« Le grade universitaire de deuxième cycle en sciences infirmières constitue la formation minimale préparatoire à la pratique infirmière avancée. (p.14) »

Au Québec, nous retrouvons deux types de pratique infirmière avancée : les infirmières praticiennes spécialisées (IPS) et les infirmières cliniciennes spécialisées (ICS). Selon le Code des professions, le titre de spécialiste ne peut être utilisé, à moins qu’un règlement ne détermine la formation requise pour détenir un certificat de spécialiste ainsi que les conditions de pratique dans un domaine. C’est le cas pour les IPS. Toutefois, il existe une seule spécialité ICS au Québec, soit celle en prévention et contrôle des infections.

Dans ce contexte, les infirmières et infirmiers ayant une maîtrise en sciences infirmières exercent une pratique avancée sans encadrement uniformisé. Conséquemment, nous observons de l’incohérence relativement aux titres d’emploi, aux rôles et aux fonctions exercées par ces infirmières et infirmiers. Il existe également une grande disparité quant à la formation requise pour occuper ces différents postes.

Dans cette chronique, il sera question de l’avenir des infirmières et infirmiers titulaires d’une maîtrise en sciences infirmières, qui ne détiennent pas de certificat de spécialiste et qui exercent en pratique avancée.

Qu’est-ce que la pratique avancée?

D’abord et avant tout, au cours de mes différentes rencontres avec la relève infirmière, j’ai constaté qu’outre le rôle des IPS, le rôle en pratique avancée demeure méconnu et confus, alors que c’est pourtant loin d’être un nouveau rôle. En effet, les écrits rapportent que le rôle d’infirmière spécialiste, que l’on pourrait nommer « experte » à la lumière de la règlementation actuelle, apparaît à l’époque de Florence Nightingale au XIXe siècle (Durand et Laflamme, 2016).

À l’origine, l’objectif de ce rôle était de renforcer le système de santé et d’augmenter l’accessibilité aux soins. Encore aujourd’hui, ces aspects constituent des enjeux majeurs pour le réseau de la santé. Les infirmières et les infirmiers qui exercent en pratique avancée jouent un rôle essentiel quant à la sécurité et à la qualité des soins. Ces personnes exercent une influence sur les soins directs aux patients, sur la pratique des infirmières et infirmiers ainsi que sur l’organisation des soins dans une spécialité clinique précise (Hamric et al., 2014).

C’est grâce aux infirmières et infirmiers en pratique avancée que le transfert des connaissances s’effectue auprès des membres de la profession infirmière et des autres intervenants, et que ceux-ci peuvent offrir des soins plus à jour à la population québécoise, selon les résultats probants.

Les infirmières et infirmiers en pratique avancée exercent aussi un pouvoir d’influence auprès de différents acteurs-clés du système de santé, et ce, à plusieurs niveaux. Les retombées sur la population, les infirmières et infirmiers, l’organisation des soins ainsi que sur la collaboration interprofessionnelle sont nombreuses et bien documentées dans la littérature (Durand et Laflamme, 2016).

À titre d’exemples, ces retombées se traduisent par un accès aux soins facilité; une augmentation du taux de survie des patients; une amélioration générale de la qualité des soins; le développement des compétences et de la crédibilité des infirmières et infirmiers; l’intégration de résultats probants dans la pratique clinique; ainsi qu’une nette amélioration du rapport coût-efficacité (Byrne et al., 2010; Gurzick et Kesten, 2010; Kaplow, 2011; Lefebvre, 2014; Newhouse et al., 2011; Semper et al., 2016 ).

Tous ces facteurs ont des effets bénéfiques indéniables sur l’organisation des soins et l’amélioration de la collaboration interprofessionnelle. Bref, ces exemples ne font que confirmer le rôle crucial que jouent les infirmières et infirmiers en pratique avancée dans notre système de santé. Ce qui nous amène à la question qui tue…

Comment un rôle si indispensable peut-il être en péril?

Dans la dernière année, d’importantes coupures des postes d’infirmières et d’infirmiers en pratique avancée ont été effectuées dans plusieurs établissements; leur classe salariale a même diminué.

Ces décisions amènent un grand questionnement :

  • Sur quelles bases ces décisions sont-elles prises?
  • Quelles sont les pratiques de gestion en ressources humaines pour reconnaître la pratique infirmière avancée dans nos organisations?
  • La recherche devrait-elle documenter davantage les retombées de ces rôles sur la santé de la population?
  • Qui assurera le transfert des connaissances et de l’expertise infirmière auprès des équipes de soins et auprès des plus jeunes infirmières et infirmiers?
  • Comment mesurer les répercussions sur la santé des populations et sur le système de santé?

De telles décisions compromettent directement l’accès aux soins pour la population, l’implantation des meilleures pratiques, le transfert des connaissances, le réseau de soutien infirmier ainsi que la qualité et la sécurité des soins. Que faire pour ébranler les décideurs?

Comment remédier à la situation et améliorer l’avenir des soins infirmiers?

Il est plus que temps de nous unir et de conscientiser les décideurs en vue de protéger le public des conséquences de telles décisions. Pour avoir rencontré plusieurs jeunes infirmières et infirmiers au fil des dernières années, je peux vous dire que j’ai de l’espoir. Je crois fortement qu’en développant davantage notre pouvoir politique, en prenant position sur de tels enjeux, en exerçant notre leadership et en nous unissant, nous pouvons vraiment façonner les soins de l’avenir.

Nous sommes l’ordre professionnel en santé qui compte le plus de membres; pourquoi ne pas prendre davantage la parole? Il faut ressentir de la fierté à l’égard de notre profession et de ce que les infirmières et les infirmiers accomplissent; nous devons le dire haut et fort! On dit souvent que, pour qu’un château de cartes s’écroule, il suffit de retirer une seule carte. Et bien, c’est ce qui se passe en ce moment avec les infirmières et infirmiers en pratique avancée.

Travaillons donc ensemble à rebâtir et à consolider cette fonction essentielle et à redonner la place qui revient à cette pratique infirmière. Dans cette perspective, le Comité jeunesse collabore avec Force Jeunesse en vue de prendre position sur l’avenir du système de santé, son organisation et son financement, et ainsi en assurer la pérennité pour les générations futures. De votre côté, qu’allez-vous faire?

La balle est dans votre camp; je compte sur vous pour partager ce message. Unissons nos voix pour faire valoir l’expertise infirmière aux yeux de tous!

Jessica Rassy,

Présidente du Comité jeunesse provincial

» Consultez le site de Force Jeunesse

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Références

  • Association des infirmières et infirmiers du Canada. (2008). La pratique infirmière avancée : Un cadre national. Repéré à  https://www.cna-aiic.ca/~/media/cna/page-content/pdf-fr/anp_national_framework_f.pdf?la=fr
  • Byrne, M., Schroeter, K., et Mower, J. (2010). Perioperative specialty certification: The CNOR as evidence for Magnet excellence. AORN Journal, 91(5), 618-622. doi:http://dx.doi.org/10.1016/j.aorn.2009.12.027
  • Durand, S., et Laflamme, F. (2016). Pratique infirmière avancée. Réflexion sur le rôle de l’infirmière clinicienne spécialisée. Montréal, QC : OIIQ.
  • Gurzick, M., et Kesten, K. S. (2010). The impact of clinical nurse specialists on clinical pathways in the application of evidence-based practiceJournal of Professional Nursing, 26(1), 42-48. doi:https://doi.org/10.1016/j.profnurs.2009.04.003
  • Hamric, A. B., Hanson, C. M., Tracy, M. F., et O’Grady, E. T. (2014). Advanced practice nursing: An integrative approach (5e éd.). St. Louis, MO : Saunders Elsevier.
  • Kaplow, R. (2011). The value of certification. AACN Advanced Critical Care, 22(1), 25-32. doi:10.1097/NCI.0b013e3182057738
  • Lefebvre, H. (2014). L’infirmière cadre intermédiaire, un rôle stratégique dans l’évolution des pratiques cliniques. Soins, 59(790), 19-21. doi:10.1016/j.soin.2014.03.017
  • Newhouse, R. P., Stanik-Hutt, J., White, K. M., Johantgen, M., Bass, E. B., Zangaro, G., ... et Weiner, J. P. (2011). Advanced practice nurse outcomes 1990-2008: A systematic review. Nursing Economics, 29(5), 230-50, quiz 251. Repéré à https://www.nursingeconomics.net/ce/2013/article3001021.pdf
  • Semper, J., Halvorson, B., Hersh, M., Torres, C., et Lillington, L. (2016). Clinical nurse specialists guide staff nurses to promote practice accountability through peer review. Clinical Nurse Specialist, 30(1), 19-27. doi:10.1097/NUR.0000000000000157

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